Eugène Chaplin: L’art de l’enfance

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Homme pudique et discret, le fils de l’immense Charles Chaplin a bien voulu sortir de son habituelle réserve pour évoquer avec autant de sensibilité que de franchise le gamin qu’il fut jadis. Et livrer au passage sa propre vision de l’enfance.

Fermez les yeux, et pensez très fort à l’enfant de six ans que vous avez été…

Ce sont surtout des ambiances qui me reviennent en mémoire, un grouillement incessant, mes sept frères et sœurs en train de courir dans la maison… Et puis l’école, bien sûr. J’étais un garçon extrêmement timide, et je travaillais surtout les matières qui m’intéressaient comme la littérature ou la géographie. Les mathématiques et les langues étrangères, en revanche, ce n’était pas vraiment mon truc.

Quels étaient vos occupations et vos jeux favoris ?

Les matches de football avec mon père, les parties de cache-cache dans le jardin… On jouait aussi beaucoup aux gendarmes et aux voleurs.

Quel a été l’événement le plus marquant de votre petite enfance?

Quand mes parents m’ont envoyé à l’internat. Le changement a été radical, mais ça m’a fait du bien. Comme j’étais très renfermé, ça m’a obligé à m’ouvrir sur l’extérieur, à sociabiliser, à vivre avec les autres, aussi bien avec mes copains qu’avec ceux que je n’aimais pas, à régler tout seul des situations difficiles. Grâce à cette expérience, j’ai appris à me débrouiller par moi-même, et ce dans tous les domaines: faire mon lit le matin, prendre soin de ne pas salir mes vêtements. Jusqu’alors, j’avais eu une enfance très protégée, «dorée» comme on dit, je vivais dans un cocon où j’étais entièrement pris en charge.

Aviez-vous des animaux?

Mes parents avaient beaucoup de chats, qui s’amusaient à se poursuivre dans les corridors et à sauter sur tous ceux qui passaient. Mais ils préféraient traverser la route que gambader dans le jardin où ils avaient pourtant tout l’espace nécessaire, d’où un «roulement» assez fréquent. Pourtant, un gros demi-siècle plus tard, je me rappelle encore le nom de ceux qui m’ont le plus marqué: Monkey et Othello. Cette affinité d’enfance avec les animaux ne m’a plus quitté et, après la mort de mes parents, j’ai eu des poneys, deux cochons vietnamiens que j’avais baptisés Charles et Diana, des canards, des oies.

Quels souvenirs gardez-vous de votre père durant vos premières années?

Le souvenir d’un homme particulièrement travailleur et très strict, très rigoureux pour tout ce qui touchait à l’éducation. À ses yeux, si on voulait être aimé, il fallait avoir de bonnes manières. Quand on mangeait à table, il fallait par exemple demander la permission de se lever pour aller aux toilettes. Dans un autre registre, il n’aimait pas qu’on fasse preuve de paresse. Il me disait: «Tu peux être balayeur de rues si ça te chante, mais à condition que tu balayes bien. Si je vois que tu ne fournis aucun effort, je me fâcherai.» Il avait beaucoup de principes. Il voulait faire de ses enfants des adultes honnêtes et polis. Malgré ses occupations professionnelles et sa notoriété, il prenait toujours du temps pour nous, il nous demandait comment ça se passait à l’école…

Enfant, avez-vous souvent été considéré comme le «fils de»?

Quand je suis né, la période «Charlot» était terminée depuis longtemps, et j’ai toujours vécu en ayant une conscience aiguë de sa célébrité. À l’école, il y avait bien quelques allusions, mais ça s’arrêtait là. Ce n’est que bien plus tard qu’on m’a regardé comme le «fils de» et que certaines portes se sont ouvertes devant moi grâce à ce seul héritage. Mais il ne suffit pas d’avoir un nom connu: il faut faire ses preuves. Même aujourd’hui, quarante ans après sa mort, je suis toujours ébahi par la stature et par la pérennité de mon père, y compris en ce moment, tandis que je parle avec vous.

Quel trait de caractère vous a-t-il transmis?

L’amour des artistes à travers la passion du cirque, essentiellement. Mais mon caractère proprement dit, c’est surtout à ma mère que je le dois: la patience, la tolérance. Quand il y avait des problèmes entre mon père et nous, c’est elle qui arrangeait les choses. D’où mon côté «pacificateur», je pense. Quel père avez-vous été durant les premières années de vos enfants? J’ai eu la chance d’avoir toujours pu être présent, à tous les niveaux. Quand j’ai eu mes jumelles il y a neuf ans, j’ai par exemple conseillé à ma femme de leur donner plutôt le biberon que le sein, pour pouvoir les nourrir ensemble et leur éviter de se sentir stressées.

Quel lien particulier entretenez-vous avez les enfants en général?

J’adore discuter avec eux. Ils sont toujours surprenants. J’ai moi-même sept enfants et, avant eux, j’étais plein de certitudes, très maniaque, très ordonné, il ne fallait surtout pas qu’on touche à mes affaires. À leur contact, j’ai compris qu’il y avait des choses plus graves qu’un crayon mal remis à sa place. Ils ont remis certaines valeurs à la bonne échelle.

Vous arrive-t-il encore aujourd’hui de raisonner ou de vous comporter comme un enfant?

Non… Hélas! C’est l’éducation qui veut ça, elle nous oblige à bien nous tenir. Parfois, j’aimerais tellement avoir le courage de me «lâcher» comme le ferait un enfant, dans la douleur ou dans la joie.

Si vous deviez donner un conseil aux parents de tout jeunes enfants, lequel serait-il?

Je les supplierais de donner à leurs enfants le temps d’être des enfants. Dans le monde et la société actuels, j’ai l’impression qu’on en demande beaucoup trop, et beaucoup trop rapidement, aux enfants. On exige eux qu’ils deviennent adultes avant l’âge. S’il y a tant d’enfants complexés, c’est parce qu’on ne leur a pas assez donné l’occasion de s’asseoir sur les genoux de leurs parents, d’exprimer leur naïveté ou leur émerveillement, de jouer aux jeux de leur âge, de lire «Le Club des Cinq». L’enfance, c’est le rêve, c’est l’aventure, c’est la magie. Quand je vois des gosses de trois ans disputer tout seuls des parties de «Candy Crush» sur des tablettes numériques, ça me terrifie. Croire au Père Noël le plus longtemps possible, à mes yeux, c’est essentiel.

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