Le gluten, une protéine à proscrire

Texte par:

En maman attentive, Marion se souvient avoir introduit les farines dans l’alimentation de sa fille, Lou, à 6 mois et deux semaines. « C’était un bébé souriant, vif, bien potelé, qui éprouvait du plaisir à manger. » Quatre mois plus tard, Lou était devenue méconnaissable. « Elle ne souriait plus, pleurait fréquemment et refusait de manger. » Affolée, Marion a amené sa fille chez le pédiatre pour apprendre, après un bilan complet, que Lou souffrait d’une intolérance au gluten. Une maladie qui ne date pas d’hier puisque deux siècles après Jésus-Christ, un médecin alexandrin l’a décrivait déjà et l’avait même nommée « koeliakos », comprenez « souffrance dans les intestins ».

Pourtant, il faudra attendre les années 1950 pour en découvrir la cause, à savoir la présence de gluten dans l’alimentation. En principe inoffensive, cette protéine contenue dans le blé, l’orge, l’avoine et le seigle, peut chez les sujets prédisposés génétiquement s’attaquer à leur intestin grêle. En effet, lorsque cette protéine entre en contact avec la muqueuse de l’intestin grêle, elle déclenche une réaction du système immunitaire qui conduit à la destruction de la paroi intestinale. Plus particulièrement des villosités – replis qui augmentent la surface d’absorption des aliments – qui constituent la muqueuse. Dès lors, l’intestin grêle ne peut plus assimiler les aliments et les nombreux nutriments. Une fois la mise en route d’une alimentation sans gluten effectuée, la maladie coeliaque s’arrête en quelques jours et l’intestin abîmé se répare en l’espace de quelques semaines ou mois. Du moins, chez les tout jeunes patients que traite le Dr. Yann Kernen, médecin- pédiatre à Yverdon-les-Bains.

A partir de quel âge un bébé peut-il souffrir de cette intolérance ?

Nous préconisons l’introduction des farines à partir de 6 mois afin d’éviter un contact précoce au gluten. Entre cette diversification alimentaire et l’apparition des symptômes, il peut se produire une période de latence variable. Cette intolérance peut donc se manifester après quelques semaines comme après quelques mois, voire à n’importe quel âge de la vie.

Quels sont les premiers signes de la maladie coeliaque?

On observe des diarrhées chroniques, des ballonnements, des vomissements, une perte d’appétit, un état grincheux, apathique, une stagnation pondérale voire une cassure de la courbe de poids. Il arrive que des bébés ne grandissent plus. D’où l’importance des contrôles de développement qui permettent de vérifier si l’enfant suit une courbe de croissance normale.

Des épisodes de gastro-entérite ou de constipations sévères peuvent-ils signaler une éventuelle intolérance au gluten ?

Tout à fait. De même, les symptômes de coeliaquie peuvent aussi apparaître au décours d’une grippe intestinale sévère.

Les parents doivent-ils se montrer vigilants pendant la période de diversification alimentaire ?

Non, pas vraiment si le bébé est vu pour les contrôles habituels par un pédiatre. Mais si les parents notent l’apparition de symptômes précités, il faut bien sûr en informer celui- ci.

Comment diagnostique-t-on de manière fiable cette intolérance?

En cas de doute, on commence par une prise de sang. Si celle-ci est suspecte, on pratique une biopsie de l’intestin grêle pour confirmer avec certitude le diagnostic. Cette biopsie se fait par endoscopie digestive sous anesthésie générale afin de prélever des petits fragments de la muqueuse intestinale. Cet examen peut être envisagé dès le plus jeune âge s’il y a suspicion.

Hormis le fait de mettre l’enfant au régime sans gluten, qui est non seulement coûteux, mais contraignant, existe-t-il un traitement quelconque?

Non, il n’existe aujourd’hui aucun traitement médicamenteux. L’unique solution est le régime sans gluten. Ce traitement doit être suivi rigoureusement, sinon il y a risque, à l’âge adulte, de développer un cancer de l’intestin. Le recours à une diététicienne pour la prise en charge de ce régime est souvent nécessaire. Souvent, toute la famille suit ce régime afin de simplifier la tâche du parent en cuisine.

Quel est le pourcentage d’enfants intolérants au gluten en Suisse?

Un enfant sur mille est touché par la maladie coeliaque. Si l’on prend la population en général, il y a plutôt une personne sur 100 qui est malade, mais parfois de façon latente, c’est-à-dire sans symptôme. Rappelons que cette maladie peut se développer à n’importe quel âge.

Est-il exact que la fréquence de cette intolérance a tendance à augmenter?

Non, simplement on la diagnostique mieux qu’avant. Par-contre, on remarque que dans notre société toujours plus « propre », nous n’avons plus les mêmes stimulations bactériennes précoces, et notre intestin n’a plus l’habitude de se défendre.

Si un enfant coeliaque absorbe malencontreusement du gluten, est-ce grave?

Non, si c’est accidentel. Au mieux, il ne ressentira rien. Au pire, il aura des nausées, une diarrhée ou d’autres symptômes digestifs.

 Illustration : Tom Tirabosco

Share