Un pas en avant

Un pas en avant

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Alors qu’ils ont le même âge, les bébés ne sont pas égaux. Il y a les petits précoces qui marchent avant dix mois et récoltent sourires et bravos parentaux. Et puis, il y a les autres qui préfèrent avancer assis, une jambe repliée sous leur corps et tractés par l’autre jambe ou foncer à quatre pattes, modes de déplacement qui leur permettent d’être autonomes au sol et de multiplier les explorations en toute liberté. Prétendre que ces bébés ont du «retard» serait commettre une erreur.

Parce que chaque enfant possède son propre rythme de développement. Si certains ne manifestent guère l’envie de marcher, cela signifie tout simplement qu’ils n’y sont pas prêts ou qu’ils développent d’autres acquisitions, notamment la parole ou la motricité fine – la capacité de saisir entre leurs doigts de petits objets. Reste que ce décalage dans l’apprentissage de la marche semble gêner certains parents.

Aussi, nombreuses sont les mamans qui se demandent pour quelles raisons leur petit de 7 mois ne marche pas encore et comment l’y inciter… Pour les rassurer mais aussi pour réviser les points essentiels de cet exploit que représentent les premiers pas d’un enfant, babymag.ch a récolté les avis éminents de la Dr Nadia Bruschweiler Stern, pédiatre, pédopsychiatre et directrice du Centre Brazelton* à Genève et de Véronique Duvoisin, physiothérapeute pour nourrissons, enfants et ados, qui exerce à Belmontsur- Lausanne.

babymag.ch: A partir de quel âge doit-on s’inquiéter si un enfant ne marche pas ?

Dr. N. Brusc hweiler Stern : On dit que 98% des bébés marchent à 18 mois.
Parmi les 2% restants, ils sont nombreux à être très vifs dans d’autres acquisitions. Des enfants qui ne marchent pas, ça n’existe pas, à moins qu’ils n’aient un problème neurologique, ce qui est très rare. Il faut que les parents se rassurent en sachant que c’est inscrit dans le développement biologique de leur enfant et qu’il va marcher. Alors, 3 semaines avant ou après, cela n’a aucune importance. Ça ne dit rien par rapport à leur QI!
véronique duvoisin : Selon mon expérience, je serais plus large en fixant la limite à 24 mois. Jusqu’à cet âge-là, les parents n’ont pas à se faire de soucis.

Est-il vrai que la corpulence du bébé joue un rôle dans cet apprentissage ?

Dr. B. S.: Effectivement, un poids élevé est plus difficile à gérer car il intervient dans le transfert du centre de gravité. Ainsi, les bébés potelés se révèlent un peu moins mobiles que les autres.
v. d.: Oui, l’apprentissage de la marche est plus compliqué pour les petits qui ont des problèmes de poids. Mais ils sont souvent plus minutieux et ont un sens de l’observation plus développé.

Le tempérament sert-il de moteur dans cette acquisition ?

Dr. B. S.: Certes mais il y a aussi d’autres facteurs qui entrent en jeu, notamment l’aspect génétique, dans certaines familles, on marche très tôt, dans d’autres, très tard. De même que les interactions: un enfant dont les parents lui laissent faire ses expériences, le stimulent à en entreprendre et l’applaudissent quand il en fait, marchera probablement plus vite qu’un petit surprotégé par ses parents qui le retiennent et l’empêchent d’explorer son environnement.

Juste ou faux de mettre un enfant debout alors qu’il est assis ?

Dr. B. S.: Les enfants le demandent très clairement. Mais l’envie de la marche vient par l’interaction, non par l’imposition. Marcher n’est pas un exercice, c’est un plaisir, un progrès.
D’ailleurs, la préparation à la marche se passe aussi volontiers la nuit. C’est un des fameux points forts de Brazelton. Lorsque le moteur de la marche se met en route, l’enfant qui, jusqu’alors dormait bien, se réveille entre deux phases de sommeil et, à peine réveillé, il est debout dans son lit! Là, c’est un signe que l’enfant se prépare à la marche. Surpris de se retrouver debout, le petit pleure, les parents accourent, le consolent, tentent de le rendormir… Ces épisodes ayant tendance à se répéter, les parents finissent par décompenser de fatigue et d’angoisse s’ils en ignorent la cause.

A votre avis, le youpala ou le trotteur sont-ils utiles ?

Dr. B. S.: L’un comme l’autre ne sont pas des outils utiles pour le développement.
Placé dans un trotteur (déambulateur muni d’un siège stable et d’un pare-chocs), un enfant se retrouve en position verticale et n’apprend pas à tomber. Et ça, c’est dangereux. Ensuite, l’enfant peut se déplacer à toute vitesse dans l’espace, attraper des choses situées en hauteur alors qu’il n’a pas appris à se tenir en équilibre, ni à se hisser pour y parvenir.
Avec le trotteur, on saute une étape essentielle qui consiste à acquérir les gestes de base de construction de la marche. C’est tout un chemin qui se fait par étapes et, si on en fait l’impasse, on a perdu quelque chose.
Les enfants habitués à ces engins tombent moins bien et sont moins à l’aise avec le sol et c’est dommage.
v. d.: Installé dans l’un de ces engins, l’enfant va d’abord reculer. Une fois qu’il aura plus de forces dans les jambes, il avancera en se penchant en avant comme s’il nageait. Alors, le youpala (déambulateur muni d’un tissu avec deux trous pour les jambes), pour un enfant qui marche déjà, pourquoi pas des petits moments.Mais pour un enfant qui ne sait pas marcher, il est à déconseiller.Je pense que, pour les parents, le youpala leur simplifie la vie dans un premier temps et la leur complique par la suite. Car l’enfant, habitué au trotteur, n’acquiert pas les gestes basiques et n’apprend pas à marcher latéralement, donc à transférer le poids de la gauche à la droite dans un seul axe. Résultat: outre ce que mentionne N. Bruschweiler Stern, ces enfants sont incapables de redescendre vers le sol et veulent tout le temps être tenus par les mains. En lieu et place du trotteur, je préconise le chariot de marche que l’enfant doit pousser tout en marchant latéralement.

Donc, rien ne vaut le sol pour apprivoiser les rudiments de la marche ?

Dr. B. S.: Effectivement, l’enfant doit d’abord trouver son appui à quatre pattes, apprendre à se balancer pour libérer un bras qui lui permettra d’attraper quelque chose, puis il commence à se tirer debout, à redescendre, à rester un peu en équilibre, à garder un pied au sol tout en tournant le corps, prémisse de la rotation.
En jouant avec leur enfant par terre, les parents peuvent appliquer un concept que j’aime bien, celui de la zone proximale de développement:
cela consiste, pour les parents, à demander à l’enfant quelque chose qu’il n’arrive juste pas à faire, mais presque. Pas quelque chose d’impossible qui découragerait et frustrerait l’enfant. Mais si on lui propose d’aller juste un peu loin, l’enfant développe des compétences, se sent encouragé, guidé. Et c’est génial parce que l’enfant se trouve dans une spirale de succès qui le motive, il est content et s’amuse.
v. d.: Avec les enfants qui ont du retard dans l’apprentissage de la marche à cause du trotteur ou youpala, je redémarre avec des exercices en position basse puis, toujours au sol, on repart vers le quatre pattes avant de placer des objets en hauteur afin qu’ils apprennent à se hisser et à redescendre.

Et faut-il lui offrir nos mains ?

v. d.: Les parents et autres adultes ne devraient pas se casser le dos à tenir la main des petits apprentis. Surtout ne pas répondre systématiquement à la demande de l’enfant. Et si on lui tient la main, et jamais les deux, il faut faire en sorte qu’elle soit molle afin que le petit acquiert de l’équilibre.

L’usage du parc est-il à préconiser malgré les réticences de certains parents ?

Dr. B. S.: Bien que ce soit caricatural, je dirais que cette réticence est liée à Mai 68: ras le bol des limites, la liberté pour tous, y compris pour les bébés! Or, c’est ignorer le développement et les besoins d’un bébé. Installer un nourrisson dans un espace vaste, c’est trop pour lui, ça le désécurise, le désoriente et le stresse. Alors que dans un espace plus restreint, il peut s’orienter, l’habiter, se l’approprier.
Un bébé se sent bien dans son berceau, mal dans un grand lit. Même chose pour le jeu: lui offrir le salon, d’un coup, c’est trop grand, mais le parc, pourquoi pas? Il y a des jouets qui se balancent, des objets à regarder, à toucher. Si des jouets roulent, l’enfant peut aller les chercher, il peut se hisser le long des barreaux, se tenir à la barrière, bref, je pense que c’est un outil de développement formidable à condition d’y mettre le bébé très tôt – à 5-6 mois par petits moments et placer des jouets qui se balancent au-dessus de lui. Si on attend que l’enfant aille à 4 pattes, c’est trop tard: il se sentira frustré.
v.d.: Le parc, c’est génial à la fois pour l’enfant, pour sa sécurité, pour les parents et pour les autres enfants de la famille. Evidemment, il faut placer le parc là où tout le monde vit. Lors de mes interventions à domicile, je constate souvent l’absence de parc.
Les parents disent qu’ils n’ont pas la place nécessaire et posent leur bébé sur un fauteuil… D’autres utilisent un lit de voyage en guise de parc qui a l’inconvénient d’être un peu moins stable.

Une fois que l’enfant se tient debout, quels supports peut-on lui offrir ?

Dr. B. S.: Avant d’inviter bébé au salon, il faut sécuriser les prises électriques, les angles de tables, un éventuel escalier, enlever les bibelots lourds et les meubles à roulettes. Canapé, fauteuils et table basse lui permettront de s’agripper, de longer un meuble, bref de progresser naturellement.
v.d.: Oui et il apprendra petit à petit à pivoter, puis à faire un pas sans se tenir.

Un bébé qui marche pieds en dehors ou pieds en dedans, est-ce normal ?

Dr. B. S.: Dans les deux cas, c’est une question de morphologie. Il y a aussi les apprentissages d’éducation, par exemple, je me souviens qu’on me disait de marcher à 10 h 10! Et puis il y a de multiples positions préférentielles que les parents vont corriger ou pas.
v.d.: C’est normal qu’un enfant marche au début pieds en dehors ou pieds en dedans et tout aussi normal qu’il se déplace avec les jambes très écartées.
Si l’enfant s’assied normalement, il n’y a pas de soucis. S’il est asymétrique, les parents doivent observer si l’enfant l’adopte aussi dans d’autres positions. Dans ce cas, il faut consulter un physiothérapeute qui stimulera l’enfant pour remettre de la symétrie.

Faut-il chausser un bébé dès qu’il marche ?

Dr. B. S.: Disons que d’avoir l’arrièrepied tenu par une tige un peu rigide aide l’enfant en station debout. Par contre la semelle doit être relativement souple pour qu’il sente les reliefs du sol. A la belle saison, l’enfant peut marcher pieds nus. Mais certains petits sont très sensibles au contact de l’herbe ou du sable car c’est trop stimulant, trop chatouillant. Dans ce cas, il ne faut pas insister.
v.d.: Oui, les chaussures facilitent la marche. Il faut chausser l’enfant dès qu’il se tient debout et choisir des bottillons en cuir, à lacets et dotés de contreforts qui tiennent bien les pieds de l’enfant. Bien chaussé, l’enfant marche mieux car il n’a pas l’effort de contrôler sa cheville. En aucun cas, il faut opter pour des chaussures molles. En été, on peut privilégier la marche à pieds nus sur du gazon, du sable, etc. car ça stimule la réaction du pied au sol.

Illustrations: www.minevander.com

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