Dis maman, comment on fait les enfants?

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Papa, pourquoi le monsieur est-il couché sur la dame?», demande Louisa, 5 ans, à son père déconcerté, devant une affiche publicitaire vantant les mérites de la plage de Lanzarote. Frank, le papa, qui est tout sauf coincé et a d’ordinaire la langue plutôt bien pendue, se met alors à bredouiller. «C’est étrange, confesse-t-il après coup. J'ai toujours pensé que me montrer ouvert avec elle et lui donner une éducation sexuelle en temps voulu ne me poseraient aucun problème… Mais comment expliquer cette image à ma fillette?»

Besoin de réponses

La sexualisation de la société, et en particulier des médias, expose les enfants dès leur plus jeune âge à des contenus qu’ils n'arrivent pas encore à interpréter. C'est la raison pour laquelle parents et éducateurs doivent leur transmettre des informations qui, il n'y a pas si longtemps encore, étaient réservées aux préadolescents. Evidemment, cette communication doit être adaptée à l'âge, afin que le bambin ne se sente pas dépassé, mais reçoive tout de même des réponses à ses questions. 

Malgré le malaise ressenti devant cette affiche, le père de Louisa a bien dû se tirer d'affaire: «Je lui ai expliqué qu'il s'agissait de deux personnes qui s'aimaient beaucoup et qui batifolaient dans le sable. Et que, comme il faisait chaud et qu'elles avaient peut-être envie d'aller se baigner, elles ne portaient pas grand-chose sur elles. Mais, au fond, je n'étais pas très satisfait de ma réponse.»

Normal et déstabilisant à la fois

C'est une situation bien plus épineuse encore qu’ont connue Simone et Thomas, parents de Max, 3 ans, à Baden (AG): «A 2 ans et demi environ, Max a commencé à s'intéresser à son pénis, raconte Simone. Il tirait tellement dessus que c’était douloureux rien qu’à le regarder. En tant qu'enseignante à l'école primaire, je sais bien que ce comportement est tout à fait normal, mais j'avais beaucoup de peine à l'appréhender. En outre, il était de plus en plus fréquent et se produisait souvent dans les espaces publics.»

C’est précisément parce qu’ils ne voulaient pas intervenir dans le développement de leur fils que ces parents avaient de la peine à lui expliquer que ce comportement n'était acceptable qu'à la maison, et non à la crèche ou sur une place de jeux. Ils se sont finalement résolus à parler de cette situation à un pédiatre: «Cela m'a tranquillisée d'entendre que nous n'étions pas les seuls à rencontrer ce problème, relate la maman. Pour le reste, il nous a recommandés d'être patients et de ne pas gronder Max, mais de lui faire comprendre clairement qu’on ne joue pas avec son corps en présence d'autres personnes.» 

Pour ne pas laisser vos interrogations en suspens, nous avons rencontré Brigitte Saurenmann, conseillère en éducation. Elle nous donne ici quelques repères. 

babymag.ch: Est-ce qu’un  pieux mensonge du type «C’est la cigogne qui a apporté ta petite sœur» est permis?

Brigitte Saurenmann: Mentir n'est pas conseillé. Lorsqu'un enfant pose une question, il faut lui répondre avec simplicité et sincérité. Il doit sentir que ses interrogations sont prises au sérieux.

babymag.ch: Quels livres conseilleriez-vous pour répondre aux questions sur la naissance et la grossesse?

B. S.: Les parents doivent d’abord choisir un support qui leur plaît. Mais je recommande les ouvrages avec des dessins ou les bandes dessinées, et non les livres contenant des photographies de personnes. Les illustrations ne doivent donc pas s’adresser à la raison, mais aux émotions.

babymag.ch: Dans quelle mesure les explications doivent-elles tenir compte de la sexualisation excessive de notre société?

B. S.: A l'heure actuelle, dans l'espace public, les petits sont confrontés à des images qui les dépassent ou les angoissent. La sexualité est souvent mise en scène, mais sans amour. Les enfants doivent savoir que la sexualité et l'amour sont de belles choses. Les rapports charnels font partie de la relation. Pour un homme et une femme, cet acte est un geste d’amour, au même titre que se câliner, faire plaisir à l'autre, l’aider ou avoir des égards pour lui.

babymag.ch: Comment les parents doivent-ils se comporter s’ils sont surpris «en flagrant délit»?

B. S.: Quand on respecte l’intimité des enfants, on peut exiger d’eux qu’ils respectent la nôtre. En trente ans d’activité professionnelle, je n’ai donc que très rarement rencontré ce cas de figure. Un homme m’a raconté qu’un jour, en surprenant ses parents, il avait voulu, lui aussi, jouer aux «musiciens de Brême»… et qu’il avait grimpé sur son père! Mais rassurez-vous: si votre enfant surgit à ce moment, votre désir s’envolera aussitôt. Il n’est alors pas interdit de se blottir à trois sous la couette!

babymag.ch: Que faire lorsque son enfant, à la crèche ou sur la place de jeux, apprend des mots vulgaires? Y a-t-il un moyen efficace pour le déshabituer d’un tel vocabulaire?

B. S.: Je trouve important que les parents demandent ce que ces mots signifient. Même si cette manière de s’exprimer ou l’intonation impressionnent, l’enfant ne sait absolument pas de quoi il parle. Les adultes doivent alors lui expliquer et attirer son attention sur le fait qu’il existe plusieurs manières de décrire les choses du sexe, dont certaines sont bonnes à employer, et d’autres pas. Au contraire, si vous vous montrez choqué, il trouvera intéressant de continuer à s’en servir. 

Il faut noter que le besoin de prononcer des mots péjoratifs sans comprendre ce qu’ils signifient est fréquent. Il survient souvent chez des petits imaginant la sexualité comme une chose mauvaise, car pas abordée à la maison ou seulement en termes négatifs. Dans les familles sexualisées, où l’intimité de chacun n’est pas préservée et où la sexualité est un outil de dépréciation ou d’humiliation, il n’est pas rare que les enfants se fassent remarquer par un tel langage.

babymag.ch: Faut-il se faire du souci si un garçon de 5 ans ne souhaite porter que du rose et du violet?

B. S.: Les jeunes enfants testent des rôles. En jouant au docteur, ils découvrent que les garçons et les filles sont fabriqués différemment. Ils leur arrivent alors de vouloir s’essayer à d’autres personnages. Ce qui est important, c’est qu’ils sachent qu’ils sont égaux.

babymag.ch: Comment réagir lorsque son enfant est confronté à des contenus qui ne sont pas de son âge?

B. S.: Les bambins devraient être totalement protégés des représentations érotiques ou pornographiques. Ces dernières peuvent en effet entraîner une forme de banalisation qui, à son tour, peut conduire à des actes pédo-criminels.

babymag.ch: Que faire si son petit est confronté à une situation délicate hors de la maison?

B. S.: En rentrant chez lui, l’enfant qui peut parler ouvertement racontera les choses «bizarres» qu’il aura observées. Il doit alors trouver en ses parents une oreille attentive qui ne juge pas, mais qui cherche des solutions à ses côtés. C’est dans le cocon familial que l’enfant va pouvoir appréhender les limites de sa sphère d’intimité. Ainsi, il sera en mesure d’identifier les situations inappropriées et plus à même de s’en détourner.

babymag.ch: Comment le protéger des abus sexuels?

B. S.: Les enfants trop accommodants, trop sages ou trop dociles sont des proies faciles. Un petit ayant appris à suivre exactement les souhaits de son père ou de sa mère de peur d’être frappé ou grondé sera plus vulnérable. Le criminel saura exploiter ce manque d’équilibre émotionnel pour en faire sa victime. Il l’abusera en lui faisant comprendre qu’il l’aime bien, qu’il le trouve mignon, etc. Une attitude qui trouvera probablement un écho chez l’enfant qui, naturellement, possède un besoin de reconnaissance.

L’expérience de la tendresse est donc un point crucial de toute éducation. Si les parents l’oublient et ne font qu’émettre des critiques, le lien intérieur qui les unit à leur petit risque bien de disparaître. Il faut garder en tête qu’on ne devrait pas craindre ses parents. En effet, cette peur conduit à l’impuissance et bloque la pensée. Il est important que l’enfant sente qu’il peut compter sur sa famille. De leur côté, les adultes devraient toujours savoir où se trouve leur progéniture. O

Un peu de lecture…

Pour les parents

• «Nos enfants aussi ont un sexe», Stéphane Clerget, Ed. Pocket 

• «L’enfant et sa sexualité», Christiane Olivier, Ed. Fayard 

A lire avec les petits

• «Ma sexualité de 0 à 6 ans», "Jocelyne Robert & Jo-Anne Jacob, Ed. Les Editions de l’Homme

• «Zizis et zézettes», Vittoria Facchini, Ed. Circonflexe

Illustrations : Paw - Fotolia.com

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