Quand l’école fait peur

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Les matins peuvent être très difficiles lorsque le petit écolier refuse de se lever, puis de s'habiller et finit par se plaindre de maux divers dans le but de ne surtout pas aller à l'école. Betrand Crottet, psychologue spécialiste en psychothérapie FSP et directeur du Service psychologie et logopédie à Villars-sur-Glâne (FR), en a rencontré plusieurs dans sa carrière. Il nous donne son point de vue et quelques remèdes dans le respect de l'enfant.

Quelle est la définition de la phobie scolaire ?

Betrand Crottet: Une phobie est définie comme une peur prononcée et persistante envers un objet qui, objectivement, ne présente pas un danger réel. En l’occurrence, il s’agit de la peur prononcée pour le milieu scolaire. Pour poser ce diagnostic, la peur éprouvée doit être importante, non contrôlable et accompagnée de manifestations comportementales de peur.

Comment se manifeste-t-elle ?

Au début, l’enfant se plaint de douleurs, lors du départ à l’école. Il a mal au ventre, mal à la tête. Il peut aussi se montrer agité et parfois présenter de réelles crises de panique. Certains enfants disent clairement qu’ils refusent d’aller à l’école.

Les maux évoqués sont-ils feints ?

Non, l’enfant ne fait pas semblant! Il a vraiment mal au ventre ou à la tête. Les maux physiques sont des manifestations de l’anxiété et il est important de reconnaître sa souffrance.

Tous les enfants sont-ils susceptibles de développer une phobie scolaire?

Chez les enfants présentant une phobie scolaire, on constate une certaine vulnérabilité, un terrain de base qui peut être composé d’anxiété sociale (la peur des autres et de leur jugement), d’anxiété de performance (souci de bien faire ou d’être parfait) ou d’angoisse de séparation avec les parents. Sur ce terrain de base se greffe un facteur déclenchant, souvent d’ordre traumatique, comme un divorce, un décès ou un déménagement. L’anxiété se cristallise alors sur l’école.

Comment réagir lorsque ça arrive?

C’est une problématique qui doit en premier lieu être gérée entre les parents et les enseignants. Il s’agit d’abord d’identifier si la peur est en lien avec l’école ou avec une angoisse de séparation, et d’être sur la même longueur d’onde dans le message que l’on transmet à l’enfant. Il s’agit de se montrer rassurant mais ferme sur le fait qu’aller à l’école est non négociable. C’est l’une des difficultés et il est important de tenir bon. Les enseignants y parviennent en général mieux que les parents, car ils n’ont pas le même lien avec l’enfant… A ce moment-là, il est important d’empêcher l’évitement de s’installer, parce que plus il est installé, plus il est difficile d’en sortir. Autrement dit, plus l’enfant réintègre rapidement l’école, plus vite il dépassera son problème.

Et quand ça ne suffit pas?

Il n’y pas d’autres possibilités que de consulter. En premier lieu, le pédiatre pour exclure une cause somatique aux maux de ventre ou de tête. Puis un psychologue, un psychothérapeute ou un pédopsychiatre. Une fois encore, il faut éviter que la situation ne perdure puisque le risque est bel et bien la déscolarisation de l’enfant et donc une désocialisation, ce qui peut entraîner de réelles complications pour l’évolution de l’enfant.

En quoi consiste la prise en charge?

Dans le cadre de la psychothérapie cognitivo-comportementale, on procédera d’abord à une évaluation, appelée analyse fonctionnelle: comprendre quelles sont les pensées de l’enfant au sujet du milieu scolaire («l’école, c’est terrible!», «les autres sont méchants, les maîtresses trop sévères»), comprendre les émotions qui y sont liées, ainsi que les comportements mis en place. Puis on cherchera avec lui des stratégies qui lui permettront d’aller quand même à l’école, même un tout petit moment. On lui proposera également d’apprendre des techniques pour parvenir à gérer ses angoisses et son stress. L’idée est d’aider l’enfant à modifier son schéma cognitif (le scénario qu’il s’est imaginé à propos de l’école), de l’assouplir en le relativisant et en prenant de la distance. On invitera régulièrement les parents en séance, afin d’échanger au sujet des implications de cette problématique dans la vie familiale. Parfois, le recours à une médication est nécessaire. Enfin, dans des situations plus graves, mais très rares, l’enfant est hospitalisé dans une unité spécialisée pour le sortir complètement de son contexte familial et scolaire.

Combien de temps dure ce type de psychothérapie?

Tout dépend de la situation, de son ancienneté, d’éventuels troubles associés, du contexte psycho-social de l’enfant et de ses ressources! Cela peut-être très rapide, 2 ou 3 mois, ou prendre plus de temps.

Quels conseils donner aux parents?

Afin de se protéger et d’aider au mieux leur enfant (et peut-être aussi les autres enfants de la fratrie), il faut éviter de rester trop seul dans cette problématique et d’entrer dans des scénarios angoissants. Comme l’angoisse est très «contagieuse», elle peut plonger les familles dans des cercles vicieux compliqués. Dans certaines situations, les parents demandent un suivi personnel. Pour d’autres, rencontrer régulièrement le thérapeute qui suit l’enfant pour faire le point est suffisant. Une thérapie familiale peut aussi être une piste, car le trouble exprimé par l’enfant est parfois révélateur d’un problème qui n’a rien à voir avec l’école. C’est, par exemple, l’enfant qui veut rester à la maison pour s’occuper de sa mère malade, ou pour voir ce qui s’y passe lorsqu’il n’est pas là. On s’interroge alors sur la fonction de ce symptôme et sur les éventuels bénéfices secondaires. Il peut arriver que des parents proches de la séparation refassent bloc pour s’occuper de l’enfant qui ne va pas bien. «Grâce» à ses troubles, l’enfant permet aux parents de rester ensemble.

La phobie scolaire se manifeste souvent au début d’un nouveau cycle: l’entrée en enfantine, en première année primaire ou, c’est le pic le plus important, au cycle d’orientation. Les statistiques ne sont guère précises: elle touche entre 1 et 8% de la population scolaire. Environ 80% des cas sont mineurs et se résolvent d’eux-mêmes après une rencontre entre parents et enseignants. Les 20% restants se chronicisent et nécessitent l’intervention d’un psychologue, psychothérapeute ou pédopsychiatre.

Témoignage

Depuis la rentrée d’août, Basile, 8 ans, refuse d’aller à l’école. «Dès le premier jour, ça s’est mal passé avec sa maîtresse. Elle lui a fait des remarques qu’il n’a pas digérées. Le jeudi, il a dit qu’il avait mal au ventre et il est resté à la maison le reste de la semaine. Il y est retourné le lundi suivant mais, depuis, refuse d’y mettre les pieds», racontent Claire et Jacques, ses parents.

Dans les jours qui suivent, ils rencontrent la maîtresse, le directeur et la psychologue de l’établissement. Le message est unanime: il faut rester ferme, aller à l’école est obligatoire. «J’en suis convaincue, bien sûr!, dit  Claire. Maintenant, concrètement, comment je fais quand mon fils refuse de s’habiller, qu’il reste tapi sous son lit en sanglotant et en me suppliant de ne pas lui faire ça? Je ne peux pas l’habiller de force, ni le prendre sous le bras… Il est presque aussi grand que moi!»

Même si la prise en charge de leur situation par le milieu scolaire a été rapide, elle ne règle ni tout, ni tout de suite. Or le désarroi est immense. «C’est un cataclysme sur tous les plans. On se remet profondément en question en tant que parent. On se demande où on a fait faux. On culpabilise. On s’inquiète pour l’avenir. On se trouve nul de ne pas arriver à résoudre le problème sans une aide extérieure. On est triste de voir son enfant dans des états pareils. On vit une guerilla permanente parce que l’objectif, tous les matins, c’est de l’amener à l’école et que ça engendre des cris et des larmes. Sans parler de l’aspect purement pratique qui consiste à trouver au jour le jour une solution pour garder Basile puisqu’on travaille tous les deux. C’est l’épreuve la plus épuisante que je n’aie jamais vécue.»

Photo: © oksun70 - Fotolia.com

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