Comment parler de la mort à un enfant?

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Parler de la mort à un enfant est sans doute l’une des tâches les plus difficiles qu’un parent peut avoir à accomplir. Et pourtant, la bonne attitude peut permettre à l’enfant de trouver dans l’épreuve des repères essentiels.
Et des raisons de croire que la vie continuera, autrement. 

Il arrive régulièrement qu’au cours de stages de développement personnel, des participants racontent, avec une émotion incroyablement intacte après tant d’années, un traumatisme d’enfance lié à la perte d’un être cher… Ou plutôt à la façon dont ils l’ont vécu.

En écoutant leur récit, on découvre comment quelques mots, selon qu’ils sont prononcés ou pas, permettent ou non d’intégrer le choc et de s’en relever. Et, devant la profonde tristesse de ces personnes, on se dit que ça vaudrait la peine d’apprendre à parler de la mort à nos enfants.

Pour l’enfant, déjà perdu dans sa peine, écrasé par un vertigineux sentiment d’abandon, toute attitude dénuée de compassion ou d’attention peut se transformer en blessure indélébile. 

Les violences morales, bien qu’involontaires dans la plupart des cas, sont variées: l’obligation de voir le corps du défunt, celle d’aller aux obsèques ou au contraire l’interdiction de s’y rendre, les questions restées sans réponses, la non reconnaissance du chagrin…. Toutes restent profondément ancrées dans l’esprit et le cœur de l’enfant. 

D’abord faire le point avec soi-même

La maladresse, la peur, la culpabilité des adultes sont la plupart du temps à l’origine de ces rendez-vous ratés, tout comme l’incapacité à gérer leur propre désespoir. D’où l’intérêt de se poser d’abord la question à soi-même. 

En effet, il est plus facile de parler de la mort si nous avons nous-mêmes apprivoisé cette idée… Marie de Hennezel2 rapporte que beaucoup d’entre nous évitent de prononcer le mot «mort». Peur irrationnelle, superstition… Il y a quelques années, le mot «cancer» provoquait le même rejet. 

Il est normal de ne pas adhérer à l’idée de notre finitude. Cependant, cette réticence ne doit paralyser ni notre parole ni notre capacité d’action. Prenons le temps d’une introspection afin de savoir où l’on en est: avons-nous «fait» tous nos deuils? Sommes-nous capables d’en parler avec plus d’amour que de chagrin? Et si un enfant nous demandait, là maintenant, «dis, on va où quand on est mort?» que serions-nous capable de lui répondre? 

«Dis, on va où quand on est mort?»

Mais comment parler de la mort à un enfant, alors que notre société occidentale est elle-même si mal à l’aise avec ce sujet?

Lorsque rien n’oblige à aborder le sujet, mieux vaut attendre que l’enfant pose la question. Selon le psychiatre Michaël Larrar1, imposer à l’enfant un discours sur la mort sans qu’il n’ait rien demandé est toujours générateur d’angoisses. Par contre lorsque, vers trois ou quatre ans, il pose LA question, mieux vaut être prêt! «Les enfants attendent des réponses claires» nous explique Claire Pinet, membre de l’association Jalmalv (3).»Ils nous obligent donc à être clairs envers nous-mêmes.»

La vérité, «avec des mots simples et gentils»

Lorsque malheureusement la mort d’un proche, ou d’un animal de compagnie, survient, comment l’annoncer à l’enfant? Avec quels mots? Comment lui donner confiance dans cette nouvelle vie qui démarre pour lui?

Claire Pinet nous assure que les enfants sont capables d’affronter la mort, pourvu qu’on soit honnête avec eux (et donc avec nous-mêmes) et qu’on leur dise «la vérité avec des mots gentils». 

C’est impérativement un adulte, en qui l’enfant a confiance, qui doit lui annoncer le fait, avec des mots simples, qui ont du sens pour lui. Ainsi, on parlera plutôt de mort que de décès, car l’enfant ne connaît probablement pas ce mot. Annick Ernoult, formatrice au Centre François-Xavier Bagnoud4, déconseille également de dire que la personne est «partie» ou «endormie» : «j’ai vu trop d’enfants paniqués ensuite à la seule idée d’aller se coucher! Ou qui attendent vainement le retour du disparu. «Pour elle, être mort «c’est ne plus bouger, ne plus parler, ne plus respirer, ne plus rire… Voilà ce qu’il faut expliquer aux enfants.»

Elle insiste également sur la nécessité de rassurer l’enfant sur l’amour qu’on lui porte, et sur le fait qu’il a le droit d’être vivant. Notamment lorsque le décès intervient dans une fratrie : «il doit être associé au chagrin des adultes. Mieux vaut être tristes tous ensemble que seul, chacun dans son coin.» Les mots, mais aussi les câlins et du temps passé ensemble, sont essentiels. 

Obsèques : proposer sans imposer

L’enfant doit-il assister à l’enterrement, à la crémation? A la condition qu’il soit accompagné par un adulte bienveillant et attentif, cela peut être constructif pour la suite. S’il n’en exprime pas lui-même le désir, on peut le lui proposer, sans jamais rien imposer: combien de petits ont été traumatisés à la vue du cercueil recouvert de terre, alors qu’on leur avait expliqué juste avant que la personne qu’ils aiment encore est dedans! Si l’enfant choisit d’assister aux obsèques, on peut l’aider à dépasser le rôle d’observateur impuissant en lui suggérant d’apporter un objet, un dessin, une fleur, qu’on l’aidera à déposer sur la tombe. Cet acte symbolique aura force de rite et sera, par la suite, un repère puissant sur le chemin de la reconstruction. 

Plus tard, répéter ce geste avec lui l’aidera à prendre la mesure du temps qui passe et de la vie qui continue. C’est également une façon de lui montrer qu’on n’oublie pas les personnes disparues, que la relation se poursuit différemment, que l’amour est plus fort. S’il existe une foi, une croyance, une pratique dans la famille, on peut proposer à l’enfant d’y participer: une prière, un mot, un rituel léger et joyeux. 

Mais attention, priorité à la vie! Parler de celui ou celle qui est partie, oui, mais pas tout le temps. Et seulement en termes positifs. 

Une réaction décalée

La réaction de l’enfant peut surprendre. Michaël Larrar nous apprend que très souvent, l’enfant ne réagit pas et retourne jouer sans poser de question: «en réalité, il a très bien compris, mais il a besoin de temps pour intégrer l’information. C’est un mécanisme de défense appelé le clivage, que les enfants utilisent plus que les adultes.» 

Au moment de parler de la mort avec un enfant, gardons en tête que ce petit être est à la fois extrêmement fragile et capable de gérer les plus grosses difficultés, pourvu qu’il soit bien entouré. Un équilibre entre manquement et surprotection est donc à trouver. La psychologue Claude Halmos, spécialiste de l’enfance (5) ne manque jamais une occasion de rappeler que «les enfants ne sont ni des mini-adultes, ni des bébés débiles!» 

Citons enfin un grand spécialiste des questions autour de la mort, le Dr Jean-Jacques Charbonier (6), auteur de plusieurs ouvrages, qui vient de publier La mort expliquée aux enfants, mais aussi aux adultes (éd.Trédaniel). Il y propose une approche originale et apaisante, en s’appuyant comme toujours sur son expérience et les dernières recherches scientifiques sur la conscience: à lire pour soi d’abord et ensuite à ses enfants! 

Références:

(1) Michaël Larrar, psychiatre pour enfants et adolescents, a travaillé avec les Prs Marcel Rufo et Bernard Golse, auteur.

(2) Marie de Hennezel est psychologue et psychothérapeute, membre de l’Observatoire national français de la fin de vie et auteur. 

(3) Claire Pinet est membre de l’association Jalmalv (Jusqu’à la mort accompagner la vie), formatrice en soins palliatifs et ancien aumônier d’hôpital. 

(4) Annick Ernoult est animatrice et formatrice au centre François-Xavier Bagnoud de Sion, co-fondatrice de l’association «Choisir l’espoir» et auteur. 

(5) Claude Halmos, psychanalyste et auteur, spécialiste reconnue de l’enfance et de la maltraitance.

(6) Dr J-J. Charbonier, anesthésiste-réanimateur. Une interview passionnante sur: www.lateledelilou.com

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