Enfants, tous hyperactifs?

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Il est sans cesse agité et il n’écoute rien. S’agit-il d’un enfant turbulent ou souffre-t-il du trouble du déficit de l’attention, avec ou sans hyperactivité (TDAH)? Un diagnostic à poser avec prudence.

«ll ne se passe pas une semaine sans que je ne voie arriver une mère avec une ordonnance de ritaline pour son enfant», constate, peinée, une pharmacienne genevoise avant de poursuivre «c’est presque devenu banal. Je suis certaine qu’il existe des cas où ce médicament est adapté, mais je m’interroge sur cette explosion de cas de trouble déficitaire de l’attention accompagnés ou non d’hyperactivité.»

Et elle n’est pas la seule. Selon différentes enquêtes menées à travers le monde, environ cinq pour cent des enfants de six à dix ans seraient concernés et, parmi eux, une majorité de garçons, soit quatre garçons pour une fille. Aux Etats-Unis, ces dix dernières années, la proportion est passée de sept à neuf pour cent des enfants et, en vingt ans, le nombre d'enfants américains prenant des médicaments pour traiter l'hyperactivité est passé de 600 000 à 3,5 millions. Aujourd’hui, les statistiques font état en chiffre absolu de 6,5 millions d’adolescents diagnostiqués et, parmi eux, deux tiers sous médicaments.

En Europe, entre trois et cinq pour cent des enfants sont touchés, mais la prise de médicaments est plus rare qu’aux Etats-Unis. Une différence qui pourrait s’expliquer par les critères de définition du trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) qui sont plus larges aux Etats-Unis qu’en Europe.

Selon le continent, le même comportement sera classé dans la catégorie TDAH ou considéré comme une expression d’émotivité en Europe. La culture semble aussi jouer un rôle, les Américains se montrant plus pragmatiques et la prescription de médicament étant une manière simple de régler le problème.

En Suisse, selon le comité sur le droit de l’enfant de l’ONU, les prescriptions se feraient trop facilement alors même que les indices montrant des effets secondaires néfastes seraient de plus en plus nombreux. Le TDAH concerne un écolier sur vingt et, parmi eux, un sur deux reçoit un traitement.

Mais comment diagnostiquer un TDAH chez un enfant? Est-ce que le fait qu’il soit distrait, qu’il oublie ses affaires ou qu’il réponde de manière intempestive aux questions qu’on lui pose font de lui un hyperactif? Ne s’agit-il pas simplement d’un comportement classique que des parents toujours plus impliqués dans le bien-être de leur enfant et dans sa scolarité, afin de lui construire un CV béton censé le mettre plus tard à l’abri du chômage, ne peuvent plus accepter? Paradoxalement, ces mêmes parents surprotecteurs étant souvent eux-mêmes épuisés par leur travail et leur vie, leur seuil de patience se voit réduit à son plus bas niveau. «J’en avais parlé au pédiatre quand mon fils avait cinq ou six ans, raconte Francesca, secrétaire juridique. Il m’avait dit qu’on pouvait essayer la ritaline, mais je n’ai pas voulu. Aujourd’hui, mon fils est en deuxième année de médecine et il va très bien. Je ne tire aucune conclusion, je me dis seulement que j’ai bien fait de ne pas me précipiter pour lui faire suivre un traitement. Avec le recul, je constate aussi que j’élevais seule mes deux enfants et qu’à cette époque, j’étais continuellement à bout, épuisée et irritable. Mon humeur avait peut-être aussi une responsabilité dans l’agitation de mon fils.»

Une remarque qui tendrait à rejoindre l’analyse de certains psychiatres et pédopsychiatres, qui voient dans le développement exponentiel de l’hyperactivité une construction sociale et une responsabilité de l’industrie pharmaceutique qui engrange des millions par le biais de la molécule du méthylphénidate présente dans les principaux médicaments traitant le déficit de l’attention.

Pour le psychiatre et psychanalyste français Patrick Landman, auteur de Tous hyperactifs? L’incroyable épidémie des troubles de l’attention (éd. Albin Michel), «l’hyperactivité existe, pas le TDAH». Une position qu’il a, du reste, expliquée dans une interview donnée au journal français Le Figaro. «Il n'existe pas scientifiquement: rien n'a été découvert, ni en génétique, ni en biochimie, ni en imagerie. Ceux qui prétendent que c'est une maladie neurodéveloppementale prennent leurs hypothèses pour une réalité. Cela part d'un triptyque infernal: on a considéré que des comportements jugés anormaux étaient d'origine psychiatrique, donc venaient du cerveau, donc qu'un déséquilibre chimique devait être corrigé. Le TDAH existe au sens d'une construction sociale: trois types de comportements - hyperactivité, troubles attentionnels et impulsivité - ont été regroupés car ils sont la cible d'une molécule qui marche à court terme.»

Le regroupement de ces trois symptômes, qui coïncide avec la découverte d’une amphétamine «light», couvre ainsi un large spectre comprenant aussi bien les filles que les adolescents. «Tout cela n'est rien de plus que du psycho-marketing!», résume Patrick Landman, mais sans contester pour autant la réalité des symptômes et la souffrance des personnes concernées. Mais il reconnaît croire plus «à une méthode clinique avec approche différenciée de chaque patient qu’à une approche médicamenteuse.» D’autant plus que, dans ce cas précis, le médicament ne soigne pas, mais soulage. D’où la problématique de l’arrêt. Quand et comment?

La solution serait donc plutôt à chercher du côté de la psychothérapie classique et de la psychomotricité, par exemple. Et une diminution des heures passées devant les écrans qui aggraveraient le trouble de l’attention.

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