Gérer les crises

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Ouvrez la fenêtre, inspirez, expirez!» Le calme de votre foyer repose sur vos épaules. Avant de vous mettre à crier plus fort que les treize kilos de nerfs qui hurlent au milieu de votre salon, rappelez- vous qu’ils sont commandés par un cerveau en formation. Arrêt sur le développement nerveux des enfants.

Emotions sous contrôle

«Pour pouvoir aider son enfant lors de crise, il est important de comprendre ses capacités de régulation émotionnelle et ses capacités de raisonnement » commence par nous expliquer Sophie Méan, psychopédagogue dans des crèches. Au début de son développement, l’enfant est simplement bien ou pas bien et s’appuie souvent sur les adultes pour évaluer la situation. Confronté à une situation nouvelle, l’enfant regarde sa mère pour savoir s’il faut avoir peur, pleurer ou non. Petit à petit, il apprend à gérer seul ses émotions.
Dès 2 ans, avec l’apparition du langage et des jeux symboliques, le petit être en formation parvient de mieux en mieux à se représenter des situations qu’il n’est pas en train de vivre. Il évolue de l’intelligence qui passe par l’action à l’intelligence représentative. Grâce à ce développement, il comprend de mieux en mieux son environnement.

Mais attention, témoin de ces progrès, les parents sont souvent trop exigeants. L’enfant, certes, est plus à même de décoder les événements de sa vie, mais il est encore en formation.

Et Sophie Méan, également psychologue clinicienne à l’APPORT* pour l’enfant et sa famille, insiste sur ce fait: «Il ne faut pas imputer à l’enfant l’intention d’embêter. Si un enfant entre 2 et 4 ans semble ne pas vouloir collaborer, c’est qu’il n’est pas encore capable de se prendre en charge.»
Lorsque votre progéniture adorée vous dit non pour la quinzième fois de la journée alors que vous lui demandez de venir enfiler sa veste, rappelez-vous qu’elle est simplement en phase d’affirmation. Elle se construit comme une personne et cette construction passe par des expérimentations, au niveau relationnel également. Au moment où il développe sa propre identité, l’enfant prend conscience de son pouvoir sur l’autre, sur le monde qui l’entoure et il est normal qu’il exerce ce nouveau pouvoir. A la place de s’énerver contre un enfant récalcitrant, le parent doit endosser son rôle de guide afin de le mener vers une maîtrise constructive de ses émotions.
Mais ce petit moi en devenir est également chargé d’émotions les plus diverses qu’il ressent très fort. Emotions susceptibles de sortir très fort à leur tour en cas de contrariétés. Comme Victor qui se met à donner des coups de pied à son papa et à le traiter de «répéteur» (une insulte terrible dans son vocabulaire) lorsqu’il se trouve face à un refus.

*L’APPORT pour l’enfant et sa famille est une structure indépendante proposant des consultations cliniques à des enfants en difficulté et à leurs parents (bilan de compétences).
De la naissance à 12 ans.

Prévenir les crises

Pour faire face aux crises d’un enfant, il faut commencer par coiffer le deerstalker de Sherlock Holmes et établir une hypothèse. Les crises récurrentes ont souvent un point commun. Moment de transition, fatigue, insécurité, incompréhension... Pris dans l’émotion de la crise, on n’a pas toujours le recul nécessaire pour comprendre son enfant. Le soir, au calme, il vaut la peine de regrouper les circonstances des différentes crises et souvent la solution s’impose d’elle-même. Achille s’énerve à chaque fois qu’il doit quitter un endroit. Depuis que sa maman l’avertit dix minutes à l’avance du départ imminent, il quitte les lieux plus sereinement. La psychologue nous recommande d’être particulièrement attentifs à ces moments de transition pendant lesquels les parents sont moins disponibles pour l’enfant.
Il est important également de mettre des mots sur l’émotion. De parler à l’enfant de sa tristesse, de ses difficultés. «Tu n’aimes pas partir, ça te fait de la peine. Tu peux jouer encore un petit peu, dire au revoir à tes jouets et puis on s’en ira.» Enoncer la difficulté de l’exercice permet à l’enfant de se sentir compris et à l’adulte de se souvenir qu’ils sont deux à vivre le moment présent.
Il ne faut pas non plus oublier de féliciter les enfants quand ils ont fait preuve d’une belle maîtrise émotionnelle.
Kerry a remarqué que depuis qu’elle remercie sa fille à chaque fois qu’elle a eu du plaisir avec elle lors d’une activité, cette dernière recherche ce compliment et lui demande régulièrement si son comportement «lui fait plaisir». Ses crises se sont beaucoup espacées depuis lors. La professionnelle des crèches nous donne également son truc. «Au travail, lorsque je vois un petit chercher l’attention de manière négative, je prends ma grosse voix. C’est pour lui une indication de ma colère montante, nous dit Sophie Méan. Lorsque l’on feint l’énervement avant d’être fâché, le message est très clair. Il est très important de montrer à l’enfant que l’on maîtrise la situation.»

Faire face à la tornade

Chiara est très sage sur sa chaise de coiffeur. Vient le tour de son petit frère. A peine est-il installé que Chiara demande à avoir la petite voiture avec laquelle il joue. Face au refus de sa maman, elle explose. A ses cris, tout le salon se retourne sur elle... Sa maman la prend à l’écart, lui demande de se calmer. Savoir rester serein face à la tempête est tout un art.
Sophie, quant à elle, parvient généralement à calmer son fils en verbalisant ses envies. Quand son petit bonhomme de 2 ans hurle son chagrin, il lui suffit souvent de lui expliquer qu’elle a compris la cause de son malheur pour qu’il se calme un peu. «Tu voudrais un biscuit? C’est bien un biscuit que tu voudrais? Kelyan, tu voudrais un biscuit, n’estce pas ?» Même si elle ne lèvera pas l’interdiction imposée, cette pause permet à son fils de se sentir compris et de se ressaisir.
Lorsque sa fille se roule par terre les quatre fers en l’air, Andréa, elle, a l’habitude de la prendre contre elle. Son dos contre son propre ventre, de manière à éviter les coups perdus. Et lui parle très tranquillement en lui demandant de se calmer.
«Si j’élève la voix au tout début de la crise, nous dit Antoine, j’arrive généralement à la désamorcer. Mais il ne faut pas trop attendre sans quoi ça ne sert plus à rien.»
Il est arrivé à Sandrine, en désespoir de cause, d’enfermer sa fille dans sa chambre dans le but de l’aider à retrouver son calme, mais elle restait alors de l’autre côté de la porte et lui parlait tranquillement pour essayer de l’aider à s’apaiser.
A chaque parent une recette. «Il faut commencer par évaluer ses propres capacités de régulation émotionnelle en tant qu’adulte avant de chercher quelle est la bonne méthode à adopter. Chaque parent réagit différemment face à la peur, la tristesse ou la colère. Ces données personnelles influenceront le type de comportement qui fonctionnera ou non avec son enfant» nous dit Sophie Méan. «Et ne jamais oublier que la communication dépasse le langage. Si vous demandez à votre enfant de se calmer et que vous-même bouillonnez de colère, il ne pourra pas comprendre votre message. Le ton de votre voix a autant d’importance que les mots que vous employez.» L’isolement de l’enfant est parfois utile pour les parents. Ce petit moment de répit leur permet de retrouver leur propre calme. 

En public

Conserver son flegme quand son enfant se roule par terre sur le trottoir, dans un salon de coiffure, chez sa bellemaman ou en plein supermarché reste une notion très théorique pour les êtres humains normalement constitués. Le premier exercice consiste à oublier les regards des autres. Le deuxième à penser à garder son calme et toujours conserver de l’énergie pour s’apaiser soi-même. Puis s’armer de patience tout en veillant à ce que l’enfant ne se mette pas en danger. Le lieu public n’est pas un cadre favorable pour une prise d’autorité. L’essentiel est de laisser l’enfant se calmer et de reprendre l’épisode plus tard à la maison. Il est parfois plus simple d’éviter les situations qui posent régulièrement problème.

Je prends ma grosse voix. C’est pour lui une indication de ma colère montante. Lorsque l’on feint l’énervement avant d’être fâché, le message est très clair. Il est très important de montrer à l’enfant que l’on maîtrise la situation. Sophie Méan , psychopédagogue

En crèche

Maman et éducatrice, Kerry réalise avec étonnement que son expérience face aux crises des enfants vient essentiellement de son cadre familial.
Dans la structure d’accueil pour laquelle elle travaille, elle doit rarement faire face à de telles situations.
Il arrive parfois qu’un enfant teste une nouvelle éducatrice et explose face à un acte d’autorité, mais cela reste marginal. Professionnelles, les éducatrices ont beaucoup plus de distance avec les émotions des enfants, il leur est donc plus facile de communiquer avec calme. Un cadre maîtrisé, très rassurant pour les enfants.

Les émotions sous contrôle

A force d’expérience, l’enfant apprend à gérer ses émotions avec plus de maîtrise. Il trouve souvent de luimême des aides extérieures pour apaiser son chagrin ou sa colère. Un doudou, un lieu rassurant pour l’enfant ou une activité... Cette sagesse s’acquiert par l’expérience et, bien sûr, le développement des capacités cognitives.
«Vers l’âge de 4 ans, l’enfant commence à mieux tenir compte de l’avis de l’autre et peut progressivement se décentrer de son propre point de vue» conclut Sophie Méan. « Des chercheurs ont mis en évidence cette difficulté à attribuer des pensées différentes des siennes chez le jeune enfant. Placé dans une situation expérimentale, on présente à un enfant de moins de quatre ans une boîte remplie de bonbons. Après les avoir mangés, on remplit devant l’enfant la boîte avec des crayons de couleur. Quant on lui annonce que l’on va donner cette même boîte à l’un de ses camarades (qui n’a pas vu la scène), il lui semble évident que l’autre enfant saura de suite que la boîte est pleine de crayons. Ce n’est qu’après 4 ans environ que l’enfant est capable d’un processus de pensée plus complexe lui permettant de se mettre à la place de l’autre.» Patience donc. Et pour accompagner au mieux cet apprentissage de la maîtrise de soi, n’hésitez pas à réviser vos positions de yoga.
Vous découvrant dans la posture de la Salutation au Soleil, votre petit bout d’homme pourrait bien abandonner sa colère pour venir vous imiter.

A lire:
«L’agressivité chez l’enfant de 0 à 5 ans», Sylvie Bourcier, Ed. du CHU Sainte-Justine, Montréal

Photo: © olly - Fotolia.com

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