L’imaginaire aide-t-il nos enfants à grandir?

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Ils s’inventent des amis, parfois un frère ou une sœur, redoutent le monstre caché sous leur lit et sont persuadés que leur père est un super-héros et va sauver le monde une fois rentré… Doit-on redouter de voir vivre notre progéniture dans ce monde qui n’existe pas vraiment ou bien s’en réjouir?

Votre fille de cinq ans raconte à qui veut bien l’entendre que son grand frère vient la chercher à la sortie de l’école. Le hic: Chloé n’a pas de frère mais une petite sœur de trois ans. Quant à Léo, il navigue sur le vaisseau de Pirate des Caraïbes au milieu du salon, tandis que sa cousine transforme un banal trottoir battu par la pluie en une rivière peuplée de crocodiles. Et il y aussi les doudous qui parlent ou les jouets qui réclament un verre de lait quand tout le monde est couché… tout cela est normal! L’univers de nos enfants est souvent peuplé d’histoires auxquelles ils croient dur comme fer mais qui déconcertent les parents.

Les enfants aussi ont besoin de rêve

Ecoutez Antoine de Saint-Exupéry dans les premiers paragraphes du Petit Prince: « Les grandes personnes m’ont conseillé de laisser de côté les dessins de serpents boas ouverts ou fermés, et de m’intéresser plutôt à la géographie, à l’histoire, au calcul, à la grammaire. C’est ainsi que j’ai abandonné, à l’âge de six ans, une magnifique carrière de peintre.» Depuis la nuit des temps c’est ainsi; les adultes ont tendance à se méfier de l’imaginaire débordant de leurs enfants. Et pourtant, ils sont les premiers à les abreuver de légendes; la petite souris, le Père Noël, la dernière cuillerée de soupe qui les fera grandir comme papa… Etant les premiers à raconter des histoires, les parents devraient donc regarder d’un meilleur œil les inventions de leur progéniture car ne permettent-elles pas d’injecter une dose de poésie dans le quotidien? Par ailleurs les jeux imaginaires durant lesquels votre tout-petit s’amuse à faire semblant l’aident à expérimenter son habileté à aller vers l’autre. Lorsqu’il joue au docteur ou qu’il s’amuse à être un parent qui console un bébé, votre enfant développe son empathie, son écoute et sa compréhension du monde.

C’est vrai, l’imagination peut faire «voir» aux enfants des choses qui n’existent pas, comme un monstre caché dans le placard ou leur faire croire que la lanterne trouvée dans le garage est une lumière magique contre les mauvais esprits (Photo), cette même imagination les aide aussi à affronter certaines peurs. Lorsque votre fille s’imagine être une super-héroïne capable ou une demoiselle qu’un prince viendra bientôt emmener sur son bateau (Photo), elle développe sa confiance en elle.

L’imaginaire n’est pas seulement l’un des moteurs de la créativité. Il est avant tout nécessaire à l’équilibre de chacun. «C’est très structurant, note Catherine Mathelin, psychologue clinicienne et psychanalyste. Nous fonctionnons tous grâce aux rouages qui se mettent en place entre le réel, le symbolique et l’imaginaire.»1

L’âge de la pensée magique

L’amorce du phénomène intervient très tôt; chez le nourrisson, réalité et imaginaire se mélangent puis, peu à peu, le tout-petit s’ouvre au monde. Selon Freud, le bébé tente de maintenir la présence de sa mère en imaginant. Le jeu qu’il crée pour faire face à la solitude lui permet de se raconter des histoires. «À partir de trois-quatre ans, elles lui donnent la capacité de s’identifier aux grandes personnes, de se projeter et de mettre en scène ses fantasmes», explique Catherine Matelin. Jusqu’à six ans, c’est l’âge de la «pensée magique». On lance une formule comme «Abracadabra!» et une sortie au lac devient une expédition au pays des pirates, un petit tour au zoo une immersion dans la jungle…

Enfin, il y a l’ami imaginaire. Certains enfants en ont même plusieurs! Et ils sont précieux, car ils permettent à l’enfant d’exprimer ses émotions et ses frustrations. Parfois même de jouer sur la corde sensible des parents: «La maman de Isadora lui raconte des histoires jusqu’à ce qu’elle s’endorme, elle!». Mais l’ami imaginaire, c’est surtout un confident hors pair pour ses petits et grands malheurs, un vrai réconfort. Quels merveilleux amis pour apprivoiser la solitude quand on est l’aîné ou enfant unique! Et puis, ce fabuleux copain n’empêche nullement notre progéniture de nouer des amitiés réelles, au contraire. L’enfant s’entraîne avec lui pour mieux mettre en pratique ses habiletés sociales. Pour lui, la création d’un ami imaginaire peut aussi être une stratégie pour s’adapter à une nouvelle situation. Elle peut l’aider à faire face à des situations stressantes comme l’arrivée d’un petit frère ou un divorce. Ne voyez donc pas l’ami imaginaire comme un intrus; c’est un atout. Il peut vous aider à comprendre ce que vit votre enfant. Par contre, n’hésitez pas à mettre certaines limites à votre enfant face à ses demandes; oui, on peut faire une place pour le goûter à Monsieur Nounours, non on ne lui installera pas de lit dans la chambre. Les parents ont un rôle à jouer pour l’aider à faire la part des choses entre le réel, l’imaginaire et le basculement dans le fantasme.

Pour autant, même si le travail des parents consiste à tracer les frontières de la réalité, ils ne doivent pas tarir le territoire de l’imaginaire. «Il ne faut pas assimiler les inventions des enfants au mensonge, note Catherine Mathelin. On a tendance à tout vouloir expliquer, à penser que ce qu’il y a dans leur imaginaire n’est pas la vérité et qu’il faut la rétablir. Les enfants ont aussi besoin qu’on les laisse rêver.» On a donc tout à fait intérêt à stimuler cet imaginaire plutôt qu’à le brider. De quelle façon?

Le jeu est un excellent stimulant car il procure à votre enfant autant d’occasions de faire travailler son cerveau, de tester ses représentations auprès des adultes et de faire dialoguer monde sensible et monde imaginaire; jeux de construction; littérature, jeux de rôle, travaux manuels en tout genre (dessin, pliage, empilement, peinture, pâte à modeler…), objets sonores, initiation à la musique (essayez les percussions, conseil de maman!)… Développer son imaginaire dès le plus jeune âge, c’est essentiel. Dans le jeu et les activités manuelles ou artistiques, l’enfant trouve un terrain d’expression favorable à sa créativité. Les histoires, racontées puis lues par l’enfant lui-même sont, bien entendu, une autre ressource privilégiée. À travers les contes, les fables, les grands récits mythologiques et, plus largement, les fictions de qualité, classiques ou contemporaines, il s’évade dans un monde où rien n’est impossible. En s’identifiant aux réussites ou aux mésaventures des personnages, en s’imaginant avoir leurs dons ou leurs pouvoirs, il apprivoise ses peurs et gagne même son indépendance par rapport aux adultes. Il met des mots sur ses émotions et découvre toute la palette des sentiments humains.

Une vie sociale riche constitue également un facteur de développement de l’imagination de l’enfant. Se rendre chez les grands-parents ou chez des amis, se promener dans la rue, au zoo, au jardin public, au marché, etc. Là encore, plus l’enfant est stimulé, plus son imaginaire trouvera une matière exploitable, véritablement «carburant» de son esprit créatif.

Mais gare à la sur-stimulation et aux continuelles sollicitations qui peuvent déboucher sur une fatigue psychique. L’ennui n’est pas néfaste, bien au contraire; car ces moments d’inactivité sont propices aux rêveries, à la réflexion et à l’assimilation de toutes les stimulations extérieures. Laisser le temps aux enfants de l’appropriation, c’est laisser leur imagination en liberté! Il faut laisser du temps au rêve.

L’imaginaire participe à la construction de l’enfant, c’est un élément structurant de sa personnalité, qui lui permet de faire face à des situations et des sentiments qui peuvent être trop difficiles à gérer pour lui, comme le stress, la tristesse ou encore l’abandon. Il joue également un rôle dans le développement cognitif et social de l’enfant. Retirer cet imaginaire à l’enfant pourrait être vécu comme une punition ou un mensonge: les mots ont un poids qu’il ne faut pas négliger. Lui supprimer cette part d’imaginaire, c’est comme lui ôter une part de son enfance.

A LIRE:

Psychanalyse des contes de fées
par Bettelheim Bruno
Hachette Littératures, Paris, 1998.

Les grands besoins des tout-petits - Vivre en harmonie avec les enfants de 0 à 6 ans
par Duclos G., Laporte D. et Ross J.,
Éditions Héritage, St-Lambert, 1994.

Les Psy-trucs pour les enfants de 3 à 6 ans
par Vallières, Suzanne.
Éditions de l’Homme, 2009, 256 p.

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