On n’enfante plus dans la douleur

On n’enfante plus dans la douleur

Aujourd’hui, les femmes qui mettent au monde un enfant sans péridurale font presque fi gure d’exception. En Suisse romande en tout cas, où elles sont entre 95 et 100% à y avoir recours lorsqu’elles accouchent dans le cadre d’une clinique et 70 à 80% dans celui d’un hôpital. En Suisse alémanique, le clivage est un peu moins important: le taux est de 60% pour les hôpitaux de Zurich, de 30% au Tessin et de 13% dans le canton d’Appenzell. Une disparité qui refl ète essentiellement une différence culturelle, similaire à celle que l’on peut retrouver à l’échelle européenne.

Le point de vue des sages-femmes

Si la péridurale est à ce point plébiscitée, c’est d’abord parce que toutes les études scientifi ques en attestent, c’est la meilleure technique pour contrôler les douleurs lors de l’accouchement.
«Pour la plupart des femmes, la péridurale, c’est le top! Elles trouvent cela extra, elles sont détendues. Certaines mangent, discutent ou même dorment alors qu’elles sont en plein travail. Mais est-ce une bonne chose? Est-ce ça, la vie? Ne pas sentir ce qui se passe, ne pas être dérangée? On peut s’interroger! » s’interroge Heike Emery, qui travaille à l’Arcade à Genève comme sage-femme indépendante.

Un accouchement en dormant

«A mes yeux, c’est une vision un peu courte. On ne peut pas vivre les grands événements de sa vie – et la naissance d’un enfant en est un -, en dormant! C’est un événement qui se vit au minimum à deux, le travail corporel se fait à deux. Avec une péridurale, c’est comme si on laissait le bébé faire les efforts tout seul. La femme ne peut pas l’accompagner, elle ne sent plus ses contractions, elle est couchée alors que ce n’est pas une position physiologique pour accoucher… On la justifi e souvent au nom du confort de la maman, mais qu’en est-il de celui du bébé?» Et de citer ces femmes qui, regrettant d’avoir accouché une première fois sous péridurale, souhaite mettre au monde le deuxième sans anesthésie pour vivre pleinement l’événement. Tout comme à l’inverse, certaines femmes l’exigent après une première expérience sans, trop douloureuse.

Les alternatives

Si Heike Emery regrette la banalisation de la péridurale, c’est parce qu’il existe des approches pour se préparer à l’accouchement. «Pour le mariage, on s’y prend des mois à l’avance, on se donne à fond. Pour un bébé, c’est à peine si on suit un cours de préparation à la naissance alors que c’est vraiment un événement extraordinaire qu’on ne vivra que deux ou trois fois. Cela vaut la peine de se préparer et on a neuf mois pour ça! La naissance est un processus naturel, mais aujourd’hui, la tendance est à la médicalisation et à l’oubli de ce que cela représente pour le corps.» «Personnellement, j’ai toujours trouvé plus intéressant de faire un travail d’accompagnement, ce qui implique que les femmes disposent des outils qui permettent de contrôler la douleur comme la respiration, des postures, des mouvements ou des exercices de visualisation. A mes yeux, la péridurale n’a pas de sens en dehors des indications médicales mais, dans ma pratique, mon rôle est d’accompagner les couples dans leur souhait et non pas de les convaincre.»

Un travail plus technique

Le point de vue de Heike Emery est semble-t-il largement partagé par les sages-femmes indépendantes. Qu’en est-il du côté de celles qui travaillent en milieu hospitalier, réputé très favorable à la péridurale parce que celle-ci leur faciliterait le travail? Sage-femme dans une maternité, Anne Jacot précise d’emblée que «le 3/4 des péridurales faites en milieu hospitalier correspond à une demande des patientes. En ce qui concerne le dernier quart, elle peut être recommandée pour des raisons médicales mais n’est jamais imposée.
Et puis, depuis plusieurs années, nous sommes aussi ouverts à d’autres approches. Celles qui le souhaitent ont des baignoires à disposition, peuvent se faire masser ou bouger. Ce qui nous importe avant tout, c’est de respecter le souhait de la patiente. C’est son accouchement, c’est à elle de dire ce qu’elle veut et l’important, pour nous, est qu’elle garde un bon souvenir de ce moment-là, avec ou sans anesthésiant. »

Selon elle, la péridurale ne facilite pas le travail des sages-femmes, mais il le modifie: «C’est plus technique puisque la péridurale est un acte médical qui exige une surveillance spécifi que permanente. Un accouchement avec ou sans péridurale, ce n’est pas la même chose. Dans le premier cas, nous sommes plutôt des techniciennes de la péridurale et ce n’est pas le métier que nous avons appris… Heureusement, certaines femmes choisissent d’accoucher sans péridurale, ce qui nous permet d’utiliser nos compétences pour les accompagner dans un moment qui reste extraordinaire…»


La péridurale points par points

Dr Georges Savoldelli, responsable de l’Unité d’anesthésie obstétricale aux HUG, répond aux questions que l’on se pose toutes.

babymag.ch: Qu’est-ce qu’une péridurale?
Dr Savoldelli: Cela consiste à effectuer une analgésie (abolition des sensations douloureuses) régionale au niveau des lombaires, dans l’espace péridural situé sous la terminaison de la moelle épinière, dans le canal rachidien. Une association de médicaments est injectée en continu dans cet espace, via un cathéter qui reste en place. Elle permet de contrôler la sensation de douleur entre la source et le système nerveux central, tout en préservant les autres sensations (toucher, pression et motricité).

Comporte-t-elle des risques pour la maman et le bébé?
Si les contre-indications sont respectées, il n’y a pas de risque de paralysie, question qui revient fréquemment. Dans 5% des cas, cela ne «marche» pas du premier coup et un repositionnement du cathéter est nécessaire.
Il y a un également un faible risque que cela prolonge le travail et nécessite de soutenir les contractions avec d’autres produits. Quant à l’enfant, le dosage des anesthésiants est si faible et le passage du produit si minime que cela n’a pas d’incidence sur lui. On peut en revanche signaler, chez les mamans, la présence d’effets secondaires relativement fréquents comme des sensations d’engourdissement, des démangeaisons, une chute de la pression artérielle et, dans 1% des cas, des maux de têtes caractéristiques qui disparaissent d’eux-mêmes au bout de quelques jours ou grâce à un traitement s’ils perdurent.

Est-il vrai que cela bloque toute sensation à partir de la taille?
La péridurale a beaucoup évolué au cours de ces vingt dernières années. La concentration des produits est aujourd’hui trois à quatre fois plus faible, ce qui limite ce risque. Il est possible, au début, que le dosage ne soit pas parfaitement adapté parce que chaque femme réagit différemment, mais elles peuvent avoir le contrôle en réglant ellesmêmes les doses grâce à une petite pompe.

Quelles sont les indications médicales?
On la recommande en cas de pré-éclampsie (hypertension en fi n de grossesse) et aux patientes qui souffrent d’obésité, de maladies cardiaques ou respiratoires, qui vont mettre au monde un «gros» bébé ou lors d’accouchements prématurés.

Et les contre-indications?
Elles sont très rares et concernent essentiellement des femmes qui présentent des troubles de la coagulation, une malformation grave de l’espace péridural ou une infection généralisée.

Photo: Dor Sela - Fotolia

Pr

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