Ces inconnus qui nous veulent du bien…

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Vraiment, ça n’arrête pas

 C’est incroyable ce que les gens se croient permis de me dire» s’offusque Nancy, 41 ans, assistante sociale. Elle habite un petit village et très souvent, quand elle met le nez et celui de sa fille Solya, 1 an, dehors, elle se fait arrêter tous les 100 mètres pour subir les conseils incohérents des anciennes mères du quartier. Ces mamys s’inquiètent de savoir, l’une si bébé n’a pas trop froid; l’autre, si bébé n’a pas trop chaud?

«Ce qui est drôle, c’est que c’est à cinq minutes d’intervalle et que ma fille est habillée de la même manière…» ironise Nancy. Mais ce phénomène n’est pas seulement limité au convivial cocon du voisinage. Laurence, 37 ans, assistante médicale, mère de deux jumelles, Ines et Nora, 2 ans, en fait régulièrement l’expérience. «Des femmes, généralement âgées, m’arrêtent tout le temps quand je fais mes courses et me posent des questions que je sens pleines de jugements.

Vous allaitez? Vous travaillez? Ce n’est pas trop dur? Il y avait déjà des jumeaux dans votre famille? Sous-entendu:
vous avez suivi un traitement hormonal? Des histoires de ce type, quand mes filles avaient entre 0 et 9 mois, j’en ai des wagons… La pire est lorsque quatre dames – qui ne se connaissaient pas – se sont mises à discuter de mes filles au-dessus du landau. J’étais bloquée dans le rayon et le plus horrible, c’est qu’elles parlaient entre elles, sans faire attention à moi!»

Mais pourquoi tant de conseils ?

Ce phénomène est généralement le fait de femmes, d’anciennes mères qui ont expérimenté toutes les affres de l’éducation et qui sont convaincues d’avoir fait les bons choix. Alors elles veulent répandre la bonne parole aux nouvelles mamans. «Je pense, explique Nancy, que les gens se permettent ces réflexions car je suis une vieille maman et que c’est mon premier enfant. Je ne me sens pas atteinte dans ma confiance en moi car je sais ce que je fais. Heureusement!…
Mais je suis choquée malgré tout car ces intrusions sont non-stop. C’est insupportable, mais c’est comme ça…» Pour Laurence, ce n’est qu’un manque de respect insupportable.

Esquiver l’attaque !

Comment la nouvelle maman peutelle résister à ces intrusions verbales?
Le plus simple est de couper court à la discussion. «Mais non, ma fille va très bien» se contente de répondre Nancy, le sourire toutefois un peu forcé et jaune. «Moi, confie Laurence, je réponds toujours ’’oui, oui’’ car je ne veux pas rentrer en matière et leur dire si, oui ou non, j’ai eu un traitement. Maintenant, j’évite d’aller faire mes courses avec mes jumelles.» Ainsi, avant que le doute ne s’empare de la jeune mère qui n’a pour mission que la survie de son poupon (la mince affaire!), un petit conseil, un seul: ne pas se laisser perturber par les conseils des autres.

«Restez l’expert de votre bébé» assure Johanna Grenier, psychologue de la petite enfance (voir encadré).
Chaque bébé réagit différemment et il faut apprendre à savoir ce qui lui fait du bien, ou pas; ce qui le stresse ou ce qui le déstresse. L’une des clés est d’observer son bébé et de prendre le temps de faire sa connaissance.»

Attaques extérieures

Béa, 43 ans, journaliste, maman d’Arthur, 6 ans, et son compagnon, s’étaient, eux, préparés à ces mille attaques extérieures. Ils avaient pour règle de ne prendre conseils que chez un professionnel. « On avait opté pour ne considérer que les instructions de notre pédiatre. Elle nous avait, entre autre, expliqué la Théorie des pleurs (Crying control) pour la nuit: laisser pleurer bébé 5 mn avant d’intervenir, puis venir dans la chambre le réconforter, puis encore 5 mn, etc… ça nous convenait très bien» raconte Béa. Mais une nuit, Arthur va dormir chez sa grand-mère paternelle. Cette dernière, qui n’avait visiblement pas consulté le même pédiatre, avait pour principe de ne jamais laisser pleurer un nourrisson. «Alors cette fois-là, continue Béa, elle en a profité pour amener notre fils chez le médecin pour voir s’il n’était pas traumatisé par les horribles parents tortionnaires que nous étions…» Béa a tout de suite mis un holà: «Arthur n’est jamais plus allé dormir chez sa grand-mère! Ce qui ne l’a pas empêchée, pendant des années, de m’abreuver d’articles de presse qui critiquaient la théorie des pleurs.» Ah, les mamans, quand elles nous veulent du bien, pas si facile de s’en défaire…

Sous l’oeil d’un psy

Une maman se rappelle avoir été envahie par les conseils tous azimuts et autres intrusions venus des gens de la rue quand sa fille était bébé et elle n’en garde pas un bon souvenir.

Johanna Grenier, psychologue de la petite enfance, décrypte son récit et nous éclaire sur ce phénomène d’appropriation de bébé par des quidams.

J’ai été frappée, au moment de la naissance de ma fille, par les commentaires de toutes les personnes que je ne connaissais pas. Dans la rue, dans les ascenseurs, dans le train…

Un bébé attire l’attention et suscite l’attendrissement et la protection des adultes. Les conseils partent souvent d’une bonne intention, mais il peuvent décontenancer une jeune mère qui se retrouve avec plusieurs avis, souvent contradictoires. Il peut également ébranler sa confiance en elle: est-elle une mauvaise mère qui ne sait pas ce qui est bon pour son enfant? Or un bébé ne naît pas avec un mode d’emploi; il n’y a pas de recette toute faite qui convienne à tous les bébés, chacun étant différent. Les parents ont la tâche d’apprendre à connaître leur bébé et de découvrir peu à peu quels sont ses besoins propres. Ce sont eux qui savent ce qui est bon pour leur enfant.

Sans parler de tous les doigts plus ou moins ragoûtants qui s’introduisaient dans mon landau quand je n’étais pas vigilante.

C’est un réflexe maternel de protection. Une mère est responsable de son bébé, elle a pour tâche de maintenir sa survie. Elle sera à l’affût des menaces potentielles qui rôdent autour de lui et reste prête à réagir au moindre danger, telle une lionne qui protège ses petits. Cette vigilance est présente surtout lors des premiers mois du bébé, lorsqu’il est vulnérable et complètement dépendant de ses parents. Elle va ensuite diminuer, mais restera latente, en arrière-plan. Ces réactions tout à fait naturelles peuvent parfois mener les parents à braver les règles de politesse usuelles, par exemple lorsqu’une maman arrache brusquement son bébé des bras d’une amie qui lui fait des bisous alors qu’elle est fiévreuse: le bien-être du bébé prend alors le dessus sur les règles de bienséance et les codes sociaux.

Un peu comme si un bébé était une propriété publique sur qui tout le monde avait un droit de regard.

Le bébé n’est pas une propriété publique, mais il est vrai que beaucoup de monde se sent concerné par son bien-être. Et comme le dit un proverbe africain, «il faut tout un village pour élever un enfant».
Mais chez nous, le bébé appartient en premier lieu à ses parents.
Il s’inscrit dans leur histoire et va être investi des valeurs propres à sa famille. Or, certaines familles sont malheureusement isolées et doivent faire face à certaines situations de crise toute seule; les jeunes parents ne bénéficient plus autant des savoirs qui se transmettaient de génération en génération. C’est la raison pour laquelle il est important que les parents aient l’occasion de partager leurs expériences avec d’autres parents, par exemple au parc, lors de cours de massage pour bébé ou de gym, aux consultations de puériculture, etc.

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