Les nouveaux grands-parents

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On les voudrait garants des traditions familiales, gardes d’enfants, soutien financier... Mais voilà, les choses changent! «A l’image d’Epinal d’une mamie préparant des confitures et d’un papi s’occupant du jardin s’est substituée l’image plus moderne de grands-parents autonomes et actifs, disponibles non seulement pour leurs petits-enfants mais aussi pour eux-mêmes», comme le résume très justement la psychologue clinicienne Anne-Solenn Le Bihan. Et l’Ecole des grands-parents de Suisse romande de renchérir: «La grand-mère du Petit Chaperon Rouge n’attend plus sa galette et son pot de beurre dans sa cabane dans la forêt! Il se peut qu’elle travaille, elle a peut-être une voiture et fait ses courses toute seule! Elle s’est aussi peutêtre mise au jogging, à l’informatique ou elle utilise Skype et voyage beaucoup!» Des seniors, parfois hyperactifs, qui ne veulent plus être «esclaves» de leurs petitsenfants. A l’instar de Raymond, professeur d’anglais à la retraite et fraîchement remarié. «A l’époque, lorsque je suis devenu grand-père, les demandes de ma fille Camille se sont faites de plus en plus pressantes. Je lui ai dit que je n’avais pas l’intention de me transformer en nounou. Ce n’était pas mon rôle. Mes activités et mes loisirs ne me permettaient pas de jouer le rôle du grandpère traditionnel.» Des regrets? «Non. Le timing n’était pas bon. Aujourd’hui, mes petitsenfants sont grands, ils vont développer d’autres besoins, je pourrais alors être pour eux notamment un soutien financier: les aider à payer leur première voiture, me porter garant pour un appartement…» Si le discours est sensiblement différent chez Karl et Emma, de Berne, qui ont bondi de joie à l’idée d’avoir des petitsenfants, ils n’ont pas voulu, eux non plus, renoncer à leurs loisirs. «A la naissance de Nolan, je ne m’imaginais pas ne pas endosser le rôle de grand-mère, mais il était hors de question de renoncer pour autant aux cours d’aquagym et aux sorties entre copines», s’exclame la pimpante grand-mère de 70 ans qui tient à donner l’image d’une femme senior en forme. Comme le dit Anne-Solenn Le Bihan, «notre société n’est pas tendre avec les seniors. Tout ce qui rime avec individualisme, activité, énergie, dynamisme et santé est valorisé. […] Tout est bon pour rester dans la course. Les clubs de gym ont des tarifs spéciaux pour les seniors afin que ces derniers conservent toutes leurs chances de rester jeunes, minces et bronzés». Pour ces nouveaux grandsparents, s’occuper de leurs petits- enfants ne va pas toujours forcément de soi. Rachel, 29 ans, infirmière à Genève, connaît bien ce problème: «Mes parents sont en instance de divorce et n’ont donc plus de temps à nous consacrer, pris entre leurs carrières, leurs cours de tennis, leurs séminaires… Et mes nouveaux beaux-parents (qui n’ont pas de liens de sang avec mes enfants) habitent loin et ne font que “tolérer les pièces rapportées” que représentent pour eux mes enfants...» Pour Julia, secrétaire médicale à Lausanne, au-delà de l’aspect pratique, c’est une vraie souffrance: «Je suis complétement isolée et je n’ai personne pour me soutenir. Par exemple, si je veux aller à la piscine, je ne sais pas chez qui déposer mon fils! On se sent parfois abandonnés. Quand mon mari est en déplacement et que je dois travailler tard, la crèche me dit “Vous n’avez personne pour venir le chercher?” Non, je n’ai personne...»
Egoïstes, les nouveaux grandsparents? Pas si sûr. Il est surtout devenu beaucoup plus difficile pour eux de s’organiser. De plus en plus sollicités par leurs enfants qui doivent jongler avec des difficultés d’agenda, de modes de garde, de travail, de couple, etc., les grands-parents «nouvelle génération» doivent en effet apprendre à gérer l’aide qu’ils souhaitent apporter à leurs enfants, avec leurs propres contraintes. Selon Nathalie Le Breton, journaliste et animatrice TV, «c’est une génération exceptionnelle qui doit s’occuper de ses propres parents et de ses enfants, tout en continuant à travailler». Pour ces grandsparents, la pression est forte, car, ajoute-t-elle, «le besoin de repères est tel dans notre société en crise que la famille est plus que jamais une valeur refuge».

«Plus les grands-parents sont épanouis, plus leurs petitsenfants peuvent compter sur eux»

Et comme le rappellent Martine Segalen et Claudine Attias- Donfut, les auteurs du livre Grands parents: la famille à travers les générations, «lorsque les grands parents sont appelés au secours, les voici réinvestis de rôles, réintégrés dans des champs de relations sociales qu’ils avaient quittés […]: à eux de nouveau le monde scolaire, celui des devoirs à la maison, des sports et des goûters d’anniversaire». Des personnes en forme, qui travaillent encore ou qui viennent de prendre leur retraite, ont le droit de penser aussi à eux. Emilie, 26 ans, maman de Léa et Margaux, l’a bien compris. Elle pense que ce n’est pas à ses parents d’assumer: «Nos parents ou beauxparents n’ont aucune obligation de devoir envers leurs petits-enfants; c’est nous qui avons fait le choix d’avoir des enfants, pas eux. Ils ont leur vie, leurs amis, leurs loisirs; rien d’étonnant à ce qu’ils n’aient pas la moindre envie de retourner dans les couches, et j’espère bien qu’à leur âge, vu la façon dont on doit travailler dur aujourd’hui, nous aurons bien mérité de profiter. J’ai deux adorables fillettes et je paie ma nounou à la semaine ou une baby-sitter le week-end, ou encore je prends un congé quand elles sont malades. C’est à mon chéri et à moi de prendre soin d’elles. Je trouve qu’il est normal que mes parents vivent leur vie et se fassent plaisir.»
Se faire plaisir… Une saine préoccupation, car pour soutenir ses enfants, il faut être solide. Plus les grands-parents sont épanouis, plus leurs enfants et petits-enfants peuvent, au final, compter sur eux. Un avis partagé par l’Ecole des grandsparents européens, à Paris. Nombre de ceux qui viennent aux séances collectives proposées par l’Ecole font part de la culpabilité qu’ils éprouvent à refuser certains services. Or, il est légitime et nécessaire d’imposer des limites et de pouvoir dire non. S’il est raisonnable d’attendre un coup de main de la part des grands-parents, les parents ne devraient pas espérer une aide systématique. Etre disponible en permanence, ce n’était pas possible pour Mathilde et elle le dit clairement. Jeune retraitée de 63 ans, elle se décrit comme une grand-mère aimante, accueillant régulièrement ses petits-enfants pendant les vacances. Mais sa dévotion a des limites. Ainsi, lorsque son fils lui a demandé, au début de l’année, de s’occuper de ses deux enfants tous les vendredis soir et jusqu’au lendemain, elle a fermement déclinée. «Me voir obligée un jour par semaine d’être à disposition me paraissait insurmontable et je ne suis pas une assistante maternelle», s’explique-t-elle en ajoutant que ce n’est pas ainsi qu’elle conçoit son rôle de grand-mère. Mathilde veut «choisir» quand et comment s’occuper de ses petits-enfants. Un désir légitime dans une culture où l’épanouissement personnel est désormais la quête la plus partagée. Trouver du réconfort dans les relations familiales, c’est une chose; se laisser enfermer dans un nouveau réseau de contraintes et d’obligations, c’en est une autre.
Ainsi, Mathilde peut prendre du plaisir à gâter ses petits-enfants et, quand elle leur dit non, leur expliquer pourquoi. Pourquoi on ne se «gave» pas de bonbons, pourquoi il faut mettre ses bottes plutôt que ses sandales quand il pleut, etc. Comme elle, Myriam, 70 ans, a mis des limites. Physiquement fatiguée d’accueillir deux bambins tous les étés, elle a limité à deux semaines le séjour de Léo et Anatole, 4 et 6 ans, dans sa maison de Zurich: «Vous allez peut-être rire, mais j’étais au bord du burn-out! J’ai même éclaté en sanglots quand ma fille m’a demandé de les prendre l’été dernier. C’est là que j’ai réalisé que je devais changer mon mode de fonctionnement.» Pas facile pour une grand-mère qui a envie de bien faire d’avouer ses limites, car dire que l’on a besoin d’une pause, c’est un peu avouer que l’on vieillit. Sans compter que pour certains, la dénomination même de «grand-parent» est vécue comme un stigmate. «En devenant grands-parents pour la première fois, on change de génération. On grimpe d’un degré dans la maturité, et d’un cran dans l’arbre généalogique », explique Florence Le Bras, journaliste et auteure de plusieurs ouvrages sur le thème de la vie pratique et de la vie professionnelle, dont Grands parents et malins. Et si ces nouveaux grands-parents avaient avant tout besoin d’indulgence?

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